Être humain, dire le sens, refuser la disparition.

Publié le par impressions-ephemeres.over-blog.org

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Je me déplace souvent à bicyclette. Une habitude depuis une quinzaine d'années : éviter la voiture, préférer la marche, le vélo, ou le bus. C'est ainsi qu'hier, sur la piste cyclable qui se dirige vers l'un des parcs que je traverse sur le trajet qui me ramène chez moi, j'aperçois une scène émouvante.
Des oiseaux morts, il arrive d'en trouver. Ils ont souvent percuté un peu violemment un obstacle. S'ils ont été surpris par un chat qui en a fait l'objet d'un jeu macabre, il n'en reste plus que des plumes éparpillées. L'étourneau (l'ornithologie n'est pas une discipline que je fréquente, alors je fais mon intéressant en nommant cet oiseau inerte) que je vis gisait, intact, derrière un bus des années 70 transformé (telle est mon impression) en habitation, sur un petit parking attenant à une résidence dans laquelle on pratique des loyers que l'on considère accessibles aux moins puissants. Le dispositif dans lequel se trouvait l'oiseau sans vie imposait à mon regard une considération : des débris d'ardoise étaient disposés autour de ce gisant emplumé par la nature. Le dessin d'une sépulture transformait ce qui n'aurait été qu'un phénomène naturel (un animal a péri) en une espèce d'oeuvre : une décision personnelle ou collective avait tranché dans le réel en traçant les limites au-delà desquelles sinon du sacré, du moins du sens imposait de ne pas en rester à un constat brut (un oiseau gît sur le sol, dans l'attente d'un geste des brigades de la propreté citadine) mais de saisir au-delà du donné (de ce qui est là, dans une évidence qui ne mérite aucun regard) ce qui le dépasse : une transcendance. Quelqu'un (ou quelques-uns) par jeu (mais il y a d'abord du sérieux dans le jeu qui se donne la liberté de transfigurer la réalité quotidienne en un lieu habité par l'imaginaire, les désirs, une manière de légèreté) imposait au passant de se sentir responsable de ce drame anonyme, objet d'une indifférence dans tout autre cas. Responsable puisqu'il ne pouvait plus ignorer cette mort et que l'interroger se trouve requis de lui. Plus efficace d'un discours, ou une pancarte marquant la présence de cet être qui s'est absenté de la vie, l'introduction d'une différence magique, magique puisque rien n'explique qu'il y ait à traiter ce cadavre autrement que comme un cadavre de manière inopportune la voie publique. La boucle d'ardoise sauve l'oiseau de l'absence que produit le mépris (il n'y a rien puisque je ne m'arrête pas) en imposant des égards (il y a un être qui s'est absenté tout en étant maintenu dans une présence).

Qui a décidé qu'il en irait ainsi ? Un enfant, selon toute vraisemblance. Plusieurs, pourquoi pas. Une personne, à n'en pas douter, qui s'est senti appelée en responsabilité par celui qui a perdu sa seule véritable propriété : la vie.

On peut penser que le spectacle imposé dans les médias qui usent d'un support visuel (télévision, journaux) témoigne de cette hauteur d'inspiration. Je ne dis pas que l'enfant (si c'en est un) a ici pensé l'autre comme ce qui impose la responsabilité de sa présence ; et qu'il a appliqué cette idée de Lévinas à la manière du fondateur de l'ordre des franciscains. Nul besoin de voir en tout animal un "frère". Il suffit d'une intuition provoquée par l'étonnement devant ce destin commun, la mortalité. Se sentir mortel au spectacle de l'oiseau mort, mais aussi de toutes ces victimes dont l'image est imposée par les médias. Comprendre de cette manière une communauté qui ignore les différences spécifiques.

Chercher du sens ; faire acte de liberté en affirmant qu'on l'a trouvé ; la preuve : obliger le passant à sentir qu'il ne faut pas, sous prétexte de la multiplication supposée des violences, devenir insensible à la mort d'un être qui fût conscient, sentant, vivant. La mort abolit la différence ; un rituel la restaure, la réaffirme en disant que notre monde, celui des humains, refuse la disparition radicale.
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