La danse comme regard.

Publié le par Impressions éphémères, le blog

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Qu'est-ce que regarder ? Au centre de la salle, dans une vitrine, étonnante de présence, elle attend. Les yeux mi-clos, objet des regards de ceux qui passent, s'arrêtent, tournent autour d'elle, et achèvent leur lourde et hésitante variation en passant dans la salle suivante. Cherche-t-elle à s'abstraire de ce qui l'environne ? A se reposer des exercices qu'elle vient de terminer ? A se préparer pour les suivants ? Ou se dérobe-t-elle pour se tourner vers ce qui lui appartient, et dont elle est seule maîtresse ? Que rend-elle présent à elle-même ? Peut-être guette-t-elle ceux qui la fixent ou d'autres qui l'aperçoivent à peine. La tête légèrement balancée en arrière, les épaules qui s'ouvrent, elle semble achever son inspiration et sur le point d'esquisser un pas qu'il n'est pas nécessaire d'observer. Les paupières entr'ouvertes ont accroché un point fixe sur lequel elle va prendre appui. Mais elle ne fait pas un geste, elle attend. On l'attend. Elle le sait.

Elle est parvenue à devenir ce point fixe auquel nous avons attaché notre attention. Nous parcourons ses traits, son attitude, sa concentration qui lie en un même regard le mouvement qu'elle anticipe, l'espace qu'elle polarise, les spectateurs qui croient sentir l'élan qu'elle prend. Ce mouvement incessant qui, organisant ce monde complexe, lui donne son unité en désignant son centre, n'est autre que le regard. Elle regarde. C'est-à-dire met en ordre ce qui l'environne autour de la direction qu'elle a commencé à donner au mouvement qu'elle a déjà ébauché, insensiblement, et qui imprime aux autres mouvements qui se déploient dans l'espace une direction : celle de son propre regard.

Elle est le regard.

 

De cette oeuvre, dont la photo ne s'intéresse qu'à la puissance qui fait d'elle le regard, on peut dire des choses bien plus savantes. Comme le fait le Musée d'Orsay, où l'on trouve cette Petite danseuse de 14 ans (entre 1921 et 1931, modèle entre 1865 et 188. Statue en bronze avec patine aux diverses colorations, tutu en tulle, ruban de satin rose dans les cheveux, socle en bois. H. 98 ; L. 35,2 ; P. 24,5 cm) de Degas.

"A la mort de Degas, en 1917, on trouva dans son atelier 150 sculptures en cire ou en terre. Du vivant de l'artiste, l'ensemble était demeuré à peu près inconnu du public, à l'exception de la Danseuse de 14 ans, que Degas montra à l'exposition impressionniste de 1881. Colorée au naturel, coiffée de vrais cheveux, vêtue d'un tutu et de véritables chaussons, elle témoigne d'un hyperréalisme, d'un vérisme poussés à l'extrême. Présentée dans une vitrine à la manière d'un spécimen de museum, elle révèle un Degas presque anthropologue ou naturaliste. Les critiques ne s'y trompèrent pas : l'oeuvre fut violemment accusée de représenter la fillette de manière bestiale ; on la compara à un singe ou un aztèque ; on lui trouva un visage "où tous les vices impriment leurs détestables promesses, marque d'un caractère particulièrement vicieux"." (Dommage que l'on ne connaisse pas l'identité de ce procureur qui vise à obtenir la peine maximale à l'encontre de cette oeuvre...)

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