Vie et rêverie, ensuite.
L'enfant se voit dans les poupées. Pourquoi un mannequin n'en ferait-il pas autant, de manière réciproque ?
Du plus profond d'elle, elle sentait l'arbre dans lequel on avait débité les morceaux qui avaient permis de la sculpter. Elle tenait d'eux de la vie, une mémoire, un courant qui la portait à être plus qu'un simple mannequin, qu'une sorte de marionette immobilisée derrière une vitrine. Elle rêvait ce qu'elle avait à devenir. A la manière du pantin de Collodi, mais sans fée. Avec sa seule imagination, et la vie qu'elle sentait sur le point de retrouver sa force. Elle voyait le visage qu'elle aurait pu avoir. Qu'elle désirait posséder.
Pourquoi les hommes ne seraient-ils pas ce que les objets projettent pour donner sens à leur présence ? La matière, au lieu d'être transformée par les projets utilitaires, susciterait chez eux les comportements, attitudes, qui leur donnerait l'illusion de leur puissance. Cette hypothèse, pour absurde qu'elle paraît, aurait au moins une qualité : expliquer la fascination que certains objets exercent. Le mannequin a une âme, sinon, comment expliquer qu'on s'attarde à le regarder ? N'est-ce pas parce que certaines se reconnaissent en elle ? N'est-ce pas qu'elle les trouble parce qu'elle possède quelque chose qui assure qu'il vit ?
Elle les laisse repartir, certaine de savoir qu'elles ("ils" aussi) passent leur vie à se cacher ce qu'elles sont, des situations transitoires, fragiles, qui s'évanouiront dans peu de temps. Elle continue à rêver, en ayant conscience que l'on ne peut mieux faire, à moins d'accepter à chaque instant de contempler l'impermanence, de désirer, souvent en vain, que quelque chose dure, un sentiment, un paysage, un geste. Et d'en rire.