Où ?
Où réside-t-on lorsque l'on ne vit plus ? Où, lorsque a disparu la présence qu'introduit le point de vue singulier qu'est une personne - une conscience, un sujet, un être humain, comme on voudra - trouver cette présence ? Pour la plupart des êtres humains, la réponse paraît simple, si l'on en cherche une qui ait un certain degré d'évidence : en une ou d'autres consciences. Dans le souvenir, dans le discours que l'on tient, dans des vestiges attribués à celle ou celui qui n'est plus là, celle ou celui qui n'introduit plus à chaque instant sa variation dans la réalité par ses gestes, ses paroles, ses regards.
En va-t-il de même pour celles et ceux qui ont laissé à l'humanité des traces qui modifient leur propre regard sur le monde ? En va-t-il ainsi pour quelqu'un comme Vincent van Gogh, par exemple ? Dans le cimetière d'Auvers-sur-Oise se trouvent ces deux stèles, identiques en de nombreux points, à l'exception d'un prénom et de deux nombres séparés par un tiret. Un grand rectangle recouvert de lierre à quelques centimètres du sol, espèce de couverture végétale, donne à l'ensemble l'aspect d'un lit un peu surprenant. L'inscription m'arrête : "Ici repose...". Soit. Admettons que sa dépouille, les restes de son corps, de son organisme repose en ce lieu. Mais là ne se trouve pas Vincent van Gogh. Il réside dans son oeuvre dès lors qu'elle est contemplée., et elle l'est chaque jour, chaque minute de chaque jour, vraisemblablement. Vincent et Théo apparaissent dans leur correspondance. Dans le film de Pialat, aussi.
De cette manière, on se dit qu'il y a une différence entre les tombes des inconnus qui entourent ces deux tombes-là : les autres chutent dans l'oubli, celles-ci continuent à déployer de la puissance d'affirmation, en particulier celle de Vincent, non pas en ce lieu, mais par les oeuvres qui donnent à ce lieu une densité particulière. Cependant, cette puissance suppose que d'autres consciences, d'autres êtres humains,la perçoivent, y soient encore sensibles, y saisissent du sens. Vincent van Gogh réside par conséquent comme chacun des défunts : dans la conscience d'autres humains.
Et après, au cas où, un jour, il n'en existerait plus ? Nulle part.
En cela consiste notre commune fragilité : vivants ou morts nous n'existons que par les autres.