La vie au cimetière.

Publié le par Impressions éphémères, le blog

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Ni ville, ni parc, le cimetière. On a l'impression que l'on y séjourne ; mais personne n'y vit réellement. Ou alors par la puissance de nos affects ou celle de l'imaginaire. Ce qui n'est pas rien, puisque nous entretenons aussi un rapport imaginaire et affectif avec des personnes qui nous sont chères, ou que nous ne connaissons qu'indirectement - par les média, par exemple -. Au cimetière, autre chose vient donner son sens à ce qui est présent pour nous, sans être un vis-à-vis possible. Un peu comme lorsque l'on regarde un lieu, un objet, qui a été fréquenté par quelqu'un -nous le savons parce qu'on nous l'a dit, qu'on le devine, ou qu'on en a été témoin -, quelqu'un qui a disparu, ou est décédé. A la manière d'un banc qui perd de sa présence parce qu'il est usé, abimé, sur le point de n'être plus que vestige. Il est encore là, mais déjà sur le mode de "ce qui aura été", avant que celui de "ce qui fût" l'emporte. Le sens de cette présence dans l'absence (car il s'agit bien de cela) porte en lui notre attachement à la vie, à notre propre existence, non parce que tout n'aurait d'intérêt que par rapport à moi, mais parce que je sens bien que ce sont ces présences qui me portent, qui donnent à ce que je suis ses tonalités, sa forme, ses moments variables et divers comme lorsque les nuages passant vite devant le soleil, font courrir des ombres et de l'éblouissement sur le sol.

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Certains veulent demeurer dans l'absence, y compris pour ceux qui ne les connaissaient ni ne les auront connu. Ils y résidaient, eux aussi, de leur vivant s'ils y ont édifié ce qui aura, plus tard, accueilli leur dépouille. Mais comment se dire alors qu'on ne sera plus en mesure de l'affirmer par son regard ? Comment maintenir une identité, une différence par là même, alors que les tombes sont juxtaposées, disposant chacune d'une surface mesurée au plus juste, dans une organisation géométrique. Comment ne pas sombrer dans l'anonymat ? Ne pas se perdre, corps et... ? Comment éviter le sort des navires qui, lors d'un naufrage, sombrent, engloutis par ce dont ils avaient su se jouer jusque là ? Demeurer à la lumière, sous le regard. Sous les regards que l'on forcera. Edifier, ériger un signe distinctif. Une affirmation, mais avec cette imperfection essentielle de l'immobilité, gage, malgré tout, d'une certaine permanence. Ce désir de côtoyer encore les vivants anime tous ces monuments, ces constructions chargées d'être une manière de mémoire. Mémoire plus que souvenir : alors que le souvenir fait réapparaître ce qui a été, quoiqu'avec des altérations éventuelles, la mémoire est d'abord ce qui efface et ce qui permet de retrouver tout en risquant lacunes ; la mémoire doit être remise en oeuvre : comment y parvenir lorsque l'on ne dispose d'aucun souvenir lié à cette personne qui maintient sa présence à l'aide d'un monument, d'une pierre, d'une inscription (qu'elle soit lisible ou effacée, importe parfois peu). Mémoire devenue indisponible, sauf à se dire : tiens, voilà la tombe de Untel, qui a voulu éviter d'endosser l'uniforme de la pierre anonyme ! Ce qui est assez peu, si l'on excepte la musique des noms, et ce que chacun va leur associer.

 

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Tout n'est pas aussi simple. Si le plan est géométrique, si des édifices, modestes ou gigantesques, prennent place, tout est périssable, autant l'artifice que le naturel. Celui-ci, sous l'espèce de l'arbre en particulier, déploie sa puissance, aveuglément ou presque, en tout cas indifférent aux intentions humaines. S'associant à la qualité parfois médiocre des matériaux et à une descendance indifférente, ou appauvrie, ou plus préoccupée par le lendemain que l'avant-hier, l'arbre laisse ses racines s'installer là où les conditions leur sont favorables. Le temps, puissance du négatif, dissout autant qu'il cristalise, détruit autant qu'il érige. Il introduit sans cesse de la différence. A l'ordre du monumental peut succéder le désordre de l'ancien qui a capitulé.

 

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La promenade se propose alors. Dans les allées comme dans des passages, pour regarder autrement.

 

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Observer au passage la ferveur qui a guidé les décisions des endeuillés, des abandonnés. Eux-mêmes ont dû abandonner le fardeau et ce qu'il est resté d'eux a rejoint celle ou celui dont la disparition a pu être l'ffondrement d'un monde. Piété manifeste, peut-être jouée, qui sait ? Pour donner le change et diminuer le regard d'une famille à laquelle ont s'est lié mais qui ne vous appércie pas, qui se méfie de vous. Il a fallu prier, et le monter. Personne ne pouvait ignorer qu'à cet endroit on a prié, qu'on se soit limité à en produire les signes ou qu'on y ait tendu toute sa conscience.

 

 

Veuve de Morisson

De nos jours, encore, on se recueille auprès de ce qui persiste de ceux dont on porte le deuil. Comme cette jeune veuve de Jim Morrison, car elle l'aime encore, alors qu'elle est née vingt ans après son décès. Une manière de se raconter sa propre histoire, fût-elle fictive. Une narration qui vaut par les émotions qu'elle suscite. La vérité, qui s'en inquiète ? Le chanteur à l'envol fatal ne dit mot, la jeune femme rêve, et vit ce rêve qu'elle seule connaît. Elle se donne une existence en accordant à l'icône rock, le poète maudit des sixties engagées et violentes et des seventies balbutiantes,  une puissance qu'il a généreusement dispensée, au point qu'elle produit des effets de sens plusieurs décennies après avoir embrassé la camarde à Paris.

 

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C'est alors le regard plongé dans le rêve qui gît au fond d'un trou que, superbe ou inquiet, l'on interroge ce que l'on a vécu, ce que l'on s'accordera la nécesité de vouloir, et le désir d'éprouver.

 

 

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Et même si le temps est musique, il ne tient à rien : il forme puis disloque. Sans hésitation. Assassin, comme dirait l'autre.

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Catherine 24/03/2011 22:00



Le cimetière, comme lieu de souvenirs, c'est plutôt juste... Il est vrai qu'il y a tant de vies dans ce lieu "résiduel". S'y promener, en ayant conscience que chacun "ici" a laissé une trace,
choisie, voulue, construite, résumé d'une vie ou de ce que les autres en ont vu, trace présente d'un chemin parcouru ou rêvé. Ce qui est étonnant c'est de réaliser en s'y promenant que nous ne
sommes que passager d'un moment, un jour ou l'autre, ce bateau nous contiendra aussi, ici ou ailleurs. Tant que nous nous souvenons y être passés, nous n'y sommes pas encore. La vie se vit, elle
est respiration, instant... Merci pour cette magnifique promenade existentielle...



Impressions éphémères, le blog 24/03/2011 22:16



Merci de m'y avoir accompagné... par votre commentaire.



brigitte 23/03/2011 17:02



j'avoue que je me suis plus attardée sur l'image que sur le texte, que j'ai parcouru.


Il s'en dégage une humanité forte, malgré la tristesse inhérente au lieu. Et cet homme sur la tombe de Peretti est très émouvant.



Impressions éphémères, le blog 24/03/2011 00:13



Un cimetière, celui du Père Lachaise en particulier, est un lieu très humain : la faiblesse humaine, ses illusions, ses désirs, son désir de vivre, y sont à l'oeuvre.