La solitude, l'amour, l'ascétisme.

Publié le par Impressions éphémères, le blog

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Chacun vit seul avec lui-même ; chacun existe par les liens qui le rapportent aux autres. Deux énoncés également vrais, difficiles à unir. Soit parce que, depuis la solitude reconnue, les autres paraisent se dérober.Soit parce que les liens tissés paraissent si solides, la fusion apparente si intense, que l'on en oublie ce que l'on vit ou ressent, que l'on est seul à le vivre, à le ressentir. D'un côté, assis sur son banc, on médite sur l'isolement qui a toujours été le nôtre, lorsque l'on prend le temps d'y penser. De l'autre, traversant les allées du parc, on cherche à rejoindre les autres, pas exactement là où on les attendait.

Il arrive que l'on joue, pour surmonter cette solitude fuie, sans cesse là. Comme dans le magnifique film de Abbas Kiarostami, Copie conforme. Avec l'éblouissante Juliette Binoche. Eblouissante dans son débat avec une vie éprouvante. Seule, avec un fils auquel elle a enseigné une représentation déstructurante des relations entre parent et enfant. Seule avec une situation qu'elle provoque pour reprendre pied dans sa vie. Elle amène un essayiste anglais (James) de passage en Italie où elle habite, et où il prononce une conférence, à la rencontrer. Ils se promènent dans la campagne toscane, cherchant à discuter et se froissant. Puis, alors qu'ils prennent un café dans un bistrot de village, il sort répondre à un appel sur son portable (être seul, mais toujours relié, joignable, sommé de répondre à chaque instant, mais seul). La tenacière du bistrot félicite la femme interprétée par Binoche d'avoir un si bon mari ; celle-ci surprise, la laisse parler, se prend au jeu. De retour, elle raconte à James la discussion. Puis elle joue, ils jouent : ils jouent à être mari et femme. A un tel point que leur jeu devient authentique, sans distance. Ils jouent au couple marié depuis quinze ans, qui se déchire : elle exige l'amour des débuts , lui rappelle que l'amour se transforme. Les tensions si habituelles des couples ; le jeu du malheur de la nostalgie de la passion amoureuse, de l'unité parfaite qui abolit la solitude, qui, miraculeusement la fait se rétracter au point de disparaître, laissant la place à la transparence et l'intuitive compréhension de l'autre. Dont les transports amoureux sont l'expression. Ou une expression. Elle court vers cette origine parfaite, supplie de la faire renaître ; il rappelle à la réalité. La copie (le jeu du couple) est alors plus véridique que l'original (les couples) : elle incarne toute la complexité du réel, le tragique de la vie, le débat avec soi-même et avec l'autre, afin d'obtenir la présence, l'amour retrouvé.

Et si l'amour était cette invention naturelle par laquelle nous tentons d'abolir notre solitude ? Certains semblent y parvenir ainsi. L'autre direction est celle de l'ascète, qui atteint la béatitude dans la solitude assumée. Deux preuves de la présence de l'idéal dans ce monde. Mais il reste un horizon pour les autres.

Copie conforme est magnifique. Une véritable oeuvre cinématographique : plus authentique que la réalité, parce qu'elle en exprime l'essence.

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brigitte 23/06/2010 11:58


j'avoue que cette fois ci je n'ai pas lu, le soleil m'appelle, mais la photo m'a parlé, elle est très émouvante.


Impressions éphémères, le blog 23/06/2010 14:15



Bon soleil à toi ! Tu sais en faire quelque chose d'heureux, tes photos en témoignent.



Pastelle 22/06/2010 11:42


La manière dont tu racontes ce film me fait penser à la chanson de Nougaro : "Une petite fille"...
"L'amour son bel amour il ne vaut pas bien cher contre un calendrier.."
A part ça tu me donnes envie d'aller le voir.
Et j'aurais aimé faire cette photo.


Impressions éphémères, le blog 22/06/2010 13:48



J'accepte avec grand plaisir ce compliment.


Tu me diras, lorsque tu seras allée au cinéma, ce que tu auras vécu.



sandrin 22/06/2010 08:30


aie. Juliette Binoche j'accroche pas, même si je trouve que c'est une bonne actrice. mais c'est vrai pour tous les acteurs et actrices du cinéma français. une nausée...
en vrac encore : la photo me fait penser au Parc des buttes Chaumont... j'ai peint un petit tableau d'un homme assis seul sur un banc face à l'eau, quasiment même point de vue, le mien plus large
et plus en hauteur. Je voulais effectivement exprimer cette solitude qui est notre lot. Fidèle accompagnatrice de nos jours.
oui l'amour ou l'ascétisme. Mais l'amour ne se trouve pas toujours, ou se perd. l'ascétisme n'est pas à la portée de tout le monde. Bref, petit retour sur mon incipit célinien...


Impressions éphémères, le blog 22/06/2010 09:13



Je suis sous le charme de Binche depuis Mauvais sang, de Carax. Mais je ne l'apprécie pas toujours. Là, elle est mieux que bonne actrice. Mais, bon ; tu as un problème avec les acteurs
français... et si la nausée monte, il n'y a jamais de bonne raison de se faire du mal.


Tu as bien identifié le lieu, rohmérien, s'il en est (mais si tu n'aimes pas les acteurs français, tu ne dois pas apprécier ce metteur en scène -personnellement, j'ai parfois des difficultés avec
lui, mais son dernier film était un bijou). J'aimerais voir ton tableau. Il y a des points de vue assez triviaux dans ce parc, d'autres assez miraculeux. En plongée, souvent.


Quant à ton incipit... j'ai l'impression de m'y retrouver (c'est plus qu'une simple impression). Mais je me dis aussi que j'aspire à m'en affranchir ; il reste à y parvenir. Je ne sais si c'est
un simple projet, ou si j'ai commencé à mettre en place ce qui doit me permettre de le réaliser. Mais je suis certainement comme chacun : je complote à me laisser prendre à des illusions
heureuses. Nietzsche a bien sûr décrit cela avec lucidité : "nous ne vivons que grâce à des illusions". Et tu as l'art, lieu de l'affirmation libre de la vie, l'ouverture sur une présence
singulière à soi. L'oubli du lourd, du lent, du triste.